9. Le Martyr de Sainte-Isabel

Le dernier post d’Olivier me donne envie de vous donner ma « version des faits », c’est-à-dire comment j’ai vécu ces derniers mois alors qu’il était aux prises avec des réflexions et des sentiments difficiles en lien avec notre passage d’une relation « traditionnelle » monogame à une relation ouverte/polyamoureuse.
 
Je pense qu’au delà du polyamour en tant que tel, la question que je me suis posée le plus souvent et qui me semble pertinente dans une tonne de situations différentes, c’est : comment l’accompagner dans sa période de travail sur lui-même sans m’approprier ses problèmes ? (En anglais, j’aurais dit ses issues.) Comment le soutenir sans me laisser écraser ?
 
 
À qui la faute ? | Culpabilité 101
La jalousie est un sujet particulièrement complexe à gérer, je pense, parce qu’on nous apprend trop souvent que, lorsque quelqu’un souffre de jalousie, la responsabilité et le blâme reviennent à la personne qui « cause » cette jalousie. Ton chum te fait pas confiance ? Ça doit être parce que tu lui donnes des raisons de ne pas te faire confiance. C’est là que j’ai mis mon pied à terre — pas avec Olivier, qui n’essayait pas de me culpabiliser du tout, mais bien avec ma propre tête : je n’allais pas me laisser prendre dans ce piège-là. Un examen de conscience m’a vite confirmé que je n’avais rien à me reprocher. Quand j’ai eu établi ça, déjà, je partais sur de meilleures bases.
 
 
Pourquoi je lui fais ça ? | Culpabilité 102
On a vécu une belle guirlande de moments difficiles et de conversations douloureuses pendant ces derniers mois. Je voyais Olivier souffrir à l’idée qu’on puisse ouvrir notre relation, se refermer comme une huître quand on évoquait un scénario possible, exploser parfois de peur mais aussi de colère contre lui-même… Bref, c’était pas toujours beau-beau. À de très nombreuses reprises, je me suis prise à me demander pourquoi je lui faisais ça, moi ? Pourquoi j’essayais de le pousser au delà de ses limites alors que ça lui faisait du mal ? Je me suis sentie égoïste et j’ai eu l’impression de gâcher notre relation avec des caprices.
 
Encore une fois, j’ai vu le piège dans lequel j’étais en train de tomber. On en a parlé et j’ai pu me rappeler de la raison pour laquelle on était embarqués dans tout ça. Mon idéal polyamoureux, c’était celui d’Olivier aussi. Il le voulait autant que moi. Cette réalisation-là m’a aidée à me déculpabiliser, mais aussi à l’admirer encore un peu plus. Il ne faisait pas face à ses démons parce qu’il se sentait forcé de le faire, il le faisait par choix. Il prenait la responsabilité de ses propres sentiments et issues. Je lui en ai été reconnaissante. Ça m’a permis de faire de même et de ne pas en prendre plus sur mon dos que ce qui m’appartenait. Quand je pense à ce que ça veut dire, « être adulte », je pense à ce genre de maturité émotionnelle bien avant de penser à des hypothèques ou des REER.
 
 
Donnez-moi de l’oxygène | Self-care 101
Comme je l’ai déjà dit ici, je n’ai pas eu de jalousie à gérer au même titre qu’Olivier. Devant cette asymétrie-là, j’ai pris une décision qui peut être assez discutable, je m’en rends compte. J’ai décidé de lui permettre de développer de nouvelles relations sans contraintes ou presque, même si lui ne se sentait pas encore prêt à me « permettre » la même chose. (Oui, il y a quelque chose de problématique dans cette idée de « permission » donnée ou refusée de part et d’autre dans une relation entre adultes, mais je réserve ça pour un prochain post.)
 
Je me suis donc placée dans une situation assez particulière, le « danger » pour moi n’étant pas de me sentir jalouse des partenaires potentielles d’Olivier, mais bien d’en venir à jalouser Olivier lui-même, qui avait l’occasion de s’approcher d’un « idéal » polyamoureux qui, évidemment, m’attirait beaucoup moi aussi et que j’espérais atteindre un jour. J’aurais très bien pu en venir à éprouver du ressentiment envers lui. Il aurait probablement été plus simple et plus safe de nous en tenir à la monogamie jusqu’à ce qu’il se sente tout à fait prêt à ouvrir notre relation de manière, disons, « équitable ».
 
J’ai opéré autrement parce que c’est ce que mon intuition me disait de faire. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser qu’il allait mieux comprendre, en le vivant, qu’il était tout à fait possible d’être tout à fait investi et heureux dans plus d’une relation à la fois. Un soir, je l’ai vu revenir d’une soirée avec une grande amie à lui, pour qui il a toujours eu beaucoup d’amour et de désir. Il lui avait parlé de notre nouvelle situation amoureuse. Ils avaient passé ensemble une soirée intime et belle qui promettait peut-être d’autres belles choses à venir. Il était heureux et galvanisé de ces nouveaux possibles. En arrivant à la maison, il m’a communiqué son bonheur et je l’ai senti plus près de moi que jamais. Je n’avais pas l’impression que quelque chose était venu s’immiscer entre nous, au contraire. Je pense effectivement que ce moment, et d’autres similaires qui ont suivi, ont contribué à la réflexion d’Olivier et à son « acclimatation » au polyamour. Parce que oui, il faut refaire quelques connexions neuronales pour s’y retrouver dans un nouveau paradigme relationnel comme celui-ci auquel rien ne nous prépare, on dirait.
 
Peu importe ce qu’on choisit de faire dans une situation semblable à la mienne, je pense que la leçon à retenir, s’il y en a une, c’est de ne pas faire passer l’intérêt de l’autre avant le sien. Quand on prend l’avion, avant le décollage, on nous rappelle qu’en cas de chute de pression dans la cabine, il faut prendre soin de mettre notre propre masque à oxygène avant d’aider qui que ce soit d’autre à mettre le leur. La même chose s’applique ici, selon moi. Je n’aurais pas pu aider Olivier à avancer dans sa remise en question si je ne m’étais pas arrêtée — de très nombreuses fois, je le souligne — pour me demander si moi, j’étais OK. Est-ce que je me sentais toujours bien en regard de ma décision ? Est-ce que j’avais l’impression de me trouver dans une situation injuste ? Et surtout, je me donnais toujours entièrement le droit de changer d’avis.
 
 
Le Martyr de Sainte-Isabel | Non-abnégation 101
Maintenant qu’Olivier semble avoir passé un chapitre très important de son combat contre la jalousie, je regarde en arrière et je me rends compte de ma chance. Deux mois et demi de réflexion intense, c’est très court, quand on y pense. Mais il faut aussi se rendre compte que, dans le moment — in the thick of it, comme diraient les anglos — je ne savais pas si j’en avais pour deux mois, deux ans, ou même si on allait déboucher un jour sur une situation plus sereine. Olivier lui-même me parlait de la « montagne » qui lui semblait insurmontable.
 
Autant je pense qu’il est crucial de faire preuve de patience dans une situation comme celle-là, autant j’insiste à dire qu’il ne faut pas que cette patience devienne un martyr. Je n’ai pas eu de mal à patienter parce que je ne ressentais pas d’urgence. J’étais heureuse dans ma relation telle qu’elle était et je me sentais tout à fait capable d’attendre. Mais j’ai pris soin de ne pas réveiller en moi la Sainte prête à tous les sacrifices qui aurait mis sa vie en veilleuse pour la cause en gardant pour elle tous ses inconforts et ses malaises. Elle n’aurait profité à personne. J’ai parlé à Olivier quand la situation commençait à me peser. On a jasé, corrigé le tir. Surtout, je n’ai jamais eu l’impression que mon attente était autre chose qu’un choix. Le mien.
 
 
Ouf, je vous ai écrit un roman. J’en aurais plus à dire encore, mais je ne sais pas si ça sera utile à quiconque ? Je serais curieuse de savoir si d’autres ont vécu des situations similaires.
 
À la prochaine fois !
 

8. Breakthrough

Je ne sais pas comment c’est arrivé. Ma première réaction lorsqu’on a discuté de polyamour, c’était une forte curiosité mélangée à une peur terrible de la jalousie qui allait inévitablement m’envahir.
 
Le premier jour de réflexion, je me disais que je serais d’accord à ce qu’on aille voir ailleurs, mais seulement pour du cul. Je ne voulais surtout pas qu’Isa tombe en amour avec quelqu’un d’autre.
 
Cette phase n’a pas duré plus de deux jours.
 
J’ai rapidement réalisé qu’au fond, je n’avais aucun ou peu d’intérêt pour « du cul pour du cul ». Je veux entretenir des relations complexes et complètes avec des gens complexes que j’aime. Des relations qui vont me stimuler émotionnellement, intellectuellement, socialement, physiquement. L’idée de mettre une barrière sex only n’avait pas de sens. Le problème, c’était que l’idée même qu’Isa puisse entretenir une relation complexe avec quelqu’un d’autre me donnait des nausées, me rendait agressif, frustré. Quoi faire ?
 
Tout d’abord, on a établi des barrières, des limites, pour assurer le confort de chacun. Celles d’Isa étaient plutôt simples : il n’y en avait pas vraiment, autre que de se protéger et d’être honnête et transparent l’un envers l’autre. Les miennes étaient plus compliquées mais en résumé, c’est ce qu’on nomme la One Penis Policy : Isa pouvait voir des femmes, mais je préférais, pour le moment, qu’elle ne voie pas d’autres hommes.
 
Je vous entends crier devant votre écran : SCANDALE! MACHISTE! MISOGYNE! Laissez-moi une chance de m’expliquer, je vous en prie.
 
Tout d’abord, il n’a jamais été question de ce que cette entente perdure. C’était temporaire. Bien que, dans un monde idéal, on soit complètement indépendant des influences néfastes des sociétés et des expériences qui nous construisent, dans la réalité ce n’est pas si simple. On a tous des bebittes dans la tête, même, croyez-le ou non, votre humble narrateur. Si Isa avait sauté dans les bras d’un homme, ou même avait eu une date avec un autre homme, j’aurais explosé. Je me battais depuis mon adolescence contre la jalousie. La rage qui allumait mes crises a parfois poussé mon poing à traverser des murs. C’était extrêmement malsain, extrêmement douloureux, extrêmement dommageable. Forcer la situation aurait détruit notre relation.
 
Pendant deux mois, l’OPP, c’était donc la règle. Bien sûr, je ne me sentais pas bien avec ça, puisque c’était clairement injuste. De plus, qu’est-ce que ça devrait changer que la personne soit un homme, une femme ou autre? Mais parfois il faut accepter son rythme. Il faut accepter que nos bebittes ne sont pas toujours parfaitement rationnelles. Il faut reconnaître que ces bebittes n’ont habituellement pas été construites en un jour, que souvent elles ont été renforcées de façon répétée tout au long de notre vie et qu’on ne peut pas déconstruire des années de renforcement négatif du jour au lendemain. Il faut être patient avec soi-même. Baby steps.
 
Par chance, j’ai Isa comme partenaire, qui est incroyablement patiente et compréhensive avec moi. Pendant cette période, il m’est arrivé d’exploser sans raison, à la simple pensée qu’elle pourrait un jour, éventuellement, peut-être, envisager considérer penser à entretenir d’autres relations intimes. Ça m’a semblé insurmontable. Pourtant, je ne perdais pas de vue mon objectif : ouvrir notre relation sans barrières. Pendant deux mois, c’était douloureux, alors que dans ma tête je confrontais constamment des démons profondément incrustés dans ma personnalité — démons que, depuis tant d’années, je me forçais à réprimer.
 
Un jour, j’ai explosé. Sans raison apparente. Une journée complète dans une noirceur psychologique, incapable de comprendre ce qui avait bien pu déclencher cette crise de jalousie. Le lendemain, je me sentais mieux.
 
Le surlendemain, je pensais à des situations trigger qui, habituellement, déclencheraient ma jalousie.
 
Isa qui marche main dans la main avec un autre homme. Pas de douleur.
Isa qui embrasse un autre homme. Pas de douleur.
Isa qui couche avec un homme. Pas de douleur.
Isa qui aime un autre homme. Pas de douleur.
Isa qui me raconte ses escapades amoureuses. Pas de douleur.
Isa qui me présente sa nouvelle flamme. Pas de douleur.
 
Breakthrough.
 
La souffrance qui, jusqu’à ce jour, était insupportable, est soudainement devenue comme une piqûre de maringouin. Du jour au lendemain. Comme ça. Pouf.
 
J’ai mis une semaine à en parler à Isa… pour être certain que j’interprétais bien mes émotions. Mais chaque jour qui passait confirmait ce que je ressentais. Le démon avait lâché prise.
 
Sans la patience et l’empathie d’Isa, je n’aurais jamais réussi à évoluer si rapidement. Il était temps que je lui annonce que j’étais maintenant tout à fait confortable à l’idée qu’elle voie d’autres hommes.
 
Deux mois de réflexions polyamoureuses intenses et me voilà en grande partie libéré d’années de jalousie maladive. Pas mal efficace comme thérapie.
 
“And what do you know, my brothers and only friends, it was the 9th, the glorious 9th of Ludwig van. Oh, it was gorgeosity and yummy yum yum. I was cured.”

7. Très chère X

Très chère X,
 
Je t’écris aujourd’hui cette lettre fictive parce que je suis ben, ben mêlée.
 
Tu vois, je suis bisexuelle jusqu’au bout des ongles, mais la partie de moi qui aime les femmes est restée engluée à l’étape de la préadolescence, faute d’être sollicitée. Tout ce que je sais faire, avec une femme qui m’attire, voire que j’aime, c’est en faire une amie et l’aimer sans rien dire, jusqu’à en avoir mal au ventre. Jusqu’à briser des amitiés, parfois, parce que j’investis trop d’énergie et d’espoir à devenir La Plusse Meilleure Amie Du Monde Allez Rends-Toi Compte Qu’on Est Faites Pour Être Ensemble S’il-Te-Plaît.
 
Pas super sain, donc.
 
Tout ça pour dire que près de toi, X, je me sens toujours un peu comme une nouille trop cuite. Et je suis rendue à une étape de ma vie où je reconnais mes patterns pas super sains et où j’ai envie de les changer. J’ai envie d’être assez courageuse pour me rendre vulnérable en t’avouant mon intérêt pour toi.
 
Cette perspective-là est déjà assez terrifiante en elle-même, mais il y a autre chose.
 
Olivier t’aime aussi.
 
C’est une assez belle chose, on s’en rend compte, de partager comme ça des sentiments pour quelqu’un. Mais comment t’en parler ? C’est quand même assez inédit, comme déclaration.
 
Mon inquiétude principale, c’est que tu aies l’impression qu’on vient en package deal. On n’est pas en train de magasiner un troisième coin à notre triangle; tu nous as charmés chacun de notre côté. Si tu es attirée par Olivier et pas par moi, je serai déçue, oui, mais je serai aussi contente pour vous. Je me contenterai de notre amitié grandissante qui m’est très chère en soi, sans le poids des non-dits cette fois.
 
Maintenant que j’écris ces mots, je me rends compte que les choses sont plus simples qu’elles ne le paraissent. Au fond, la seule chose à faire est de te parler. Un de ces jours où je t’aurai devant moi, j’essaierai de trouver quelque part dans mon corps de nouille trop cuite le courage de le faire.
 
À bientôt.
 

6. Jalousie et autres bibittes

Je vais préfacer ce texte en disant que je suis autant (voire plus) névrosée que la moyenne. Je suis une source intarissable de peurs irrationnelles et d’anxiétés débilitantes; on peut toujours compter sur moi pour éclater en gros sanglots rauques sans raison apparente, en public de surcroît. Et quand j’essaie d’expliquer ce qui se passe, l’air me manque et il sort juste une sorte de hoquet aigu pathétique. Voyez le genre ? Ben c’est tout moi, ça.
 
Alors pensez surtout pas que je veux me vanter ici de ma santé mentale sans pareille. Chacun ses bibittes, comme on dit, et promis qu’une expédition dans mon cerveau ferait triper n’importe quel entomologiste.
 
Tout ça pour dire que.
 
J’y arrive, là.
 
Jusqu’à maintenant – je touche du bois – je suis pas mal une rockstar de la non-jalousie.
 
Je suis probablement en train de me tirer dans le pied à dire des énormités comme ça, mais ça fait partie du deal d’un blogue comme le nôtre, je crois : exposer ses bibittes. Insectarium émotionnel. C’est pourquoi je me réserve le droit de revenir en rampant dans trois semaines ou dans trois ans pour vous raconter une crise de jalousie déchirante / gros sanglots rauques / hoquet pathétique, etc. Et en public, évidemment.
 
Ça fait à peine deux mois qu’on a reconfiguré nos aspirations amoureuses et déjà Olivier a, comme on aurait dit dans l’ancien temps en parlant indifféremment d’une femme ou d’une jument, de beaux prospects qui s’offrent à lui. Une amie très proche qu’il aime déjà d’amour; une nouvelle amie avec qui il échange des tête-à-tête et des yeux doux; un « match » virtuel avec qui les premiers contacts sont prometteurs…
 
Si j’en crois tout ce que j’ai appris des relations amoureuses jusqu’à aujourd’hui, je devrais me sentir terriblement menacée au moment où on se parle. On dirait que je m’attends moi-même à réagir comme ça. Je guette ma propre jalousie comme un hypocondriaque guette les premiers symptômes de la lèpre ou du scorbut.
 
Mais vous savez quoi ? À sa place, j’ai trouvé un sentiment tout à fait nouveau pour moi. Tellement nouveau que son nom ne se retrouve pas dans le Petit Robert.
 
Je suis profondément heureuse de voir les yeux d’Olivier briller quand il me parle de cette amie avec qui il a toujours eu une connexion spéciale. Tout d’un coup, il n’a plus à avoir peur de laisser cette amitié-là grandir. Son amour pour elle ne brisera pas le nôtre.
 
Honnêtement, je pensais au départ qu’il allait y avoir un combat en règle entre ma tête et mon coeur. D’un côté, ma tête serait attirée par le concept du polyamour, mais de l’autre, mon coeur serait jaloux et effarouché. Ça s’adonne que mon coeur se sent bien et en sécurité, même avec ces autres lionnes qui rôdent autour en essayant de me piquer mon lion.
 
Oh wait, on n’est pas dans la savane. Ces femmes-là n’ont pas à être des rivales. J’espère même en faire de très bonnes amies.
 
C’est grave, docteur ?
 

5. Mes bottes, mon char pis ma femme

« Mais c’est ta femme »

Keven, un Québécois que nous avons rencontré en voyage, était hors de lui. Comment est-ce que je pouvais considérer que ma femme puisse flirter, embrasser, baiser, aimer un autre homme? Ma femme, que j’ai séduite en l’assommant avec un gourdin et en la ramenant inconsciente dans ma caverne en la tirant par les cheveux. Ma femme, qui m’a juré l’amour éternel unique, sous peine de lapidation si elle osait regarder un autre homme dans les yeux. Ma femme, que j’ai acheté à son père en échange de dix chameaux, neuf moineaux, huit marmottes pis sept lapins. Ma femme.

Comment est-ce que ça peux même me passer par la tête de partager ainsi ma possession, cette chose que j’ai acquise? Ça doit être une joke, répétait Keven : « Vous m’niaisez! Tsé, je peux comprendre si tu vois d’autres femmes, ou que vous ayez des trips à trois avec d’autres femmes, j’srais ben correct avec ça, mais qu’elle voie d’autres hommes?! C’est ta femme! Vous m’niaisez! Ça s’peut pas! J’vous crois pas! T’es pas jaloux?! [GRAWRRR.] »

Du haut de sa demi-douzaine de points de quotient intellectuel, Keven ne brillait pas fort. Lorsqu’on a introduit le sujet du polyamour avec lui, c’était davantage dans le but de provoquer un misogyne affirmé que dans le but d’avoir une discussion complexe et enrichissante sur le sujet. Il faut tout de même rendre à Brutus ce qui appartient à Brutus : il a soulevé des éléments importants qui, même s’ils étaient exprimés de façon extrême et peu nuancée, reflètent assez bien l’essentiel du discours patriarcal qui parasite notre vision des relations homme-femme. La femme est un corps : un objet de beauté, qui, lorsqu’un homme en prend possession, devient son trophée.

J’aimerais dire que je ne suis qu’un observateur de ce système, que je suis au-dessus de telles hommedescaverneries, que je suis immunisé aux constructions sociales, libéré de cette idée que ma femme m’appartient. Mais bien que je sois profondément en désaccord moral et intellectuel avec ce principe, je ne suis pas au dessus de la société qui a contribué à ma construction. Je retrouve en moi certains éléments dont je me passerais bien et j’ai encore beaucoup de travail à faire pour m’en départir.

C’est quoi que tu m’as demandé, Keven? Si je suis jaloux?

En criss, oui. Mais encore?

Je ne crois pas que c’est en fuyant la jalousie, comme la monogamie nous impose de faire, que je vais conquérir ce démon qui ne m’apporte rien de bien ni à moi, ni à celles que j’aime. Même si c’est difficile, la seule façon d’espérer m’en départir un jour, c’est de l’affronter.

Je veux me libérer de la jalousie qui me fait agir comme si la femme que j’aime, c’était ma femme. Je veux ressentir l’amour libéré de la peur qui tire les ficelles de la jalousie. Je veux corriger cette conception tordue qui me fait réagir différemment à l’idée que ma partenaire tombe en amour avec une femme ou qu’elle tombe en amour avec un autre homme. Je vais garder ça pour de futurs posts, parce qu’il y a beaucoup à dire là-dessus…

Ainsi, je perçois le polyamour comme un choix de vie axé sur la croissance personnelle, une voie spirituelle, qui, en plus d’avoir le potentiel d’enrichir et de complexifier ma vie grâce à tous les avantages et désavantages de l’amour libre, m’aidera à me repenser comme je veux être. Me libérer graduellement, donc, de certaines constructions que j’ai intériorisées et qui ne me correspondent pas, afin de me permettre de me reconstruire selon des principes et des valeurs que j’aurai choisis consciemment.

Alors oui, Keven, je suis jaloux, mais je n’ai pas l’intention de vivre dans la peur toute ma vie.

4. Hors sujet : Rencontre du troisième type

Parenthèse.
 
Je faisais une plongée de nuit dans les Caraïbes l’autre soir, ma première, et j’ai vu une seiche. Laisse-moi essayer de décrire cet animal du mieux que je peux. C’est comme une licorne, mais plusse magique encore, pis ça vit sous eau, pis ç’a pas de corne, pis c’est pas un cheval. J’aimerais bien dire « c’est de telle forme » ou « c’est de telle couleur », mais puisque ça peut changer de forme et de couleur en un clin d’oeil, ça ne t’aidera pas trop à visualiser. C’est dans la famille de la pieuvre (céphalopode), animal aussi très cool, mais pas aussi magique. La seiche, c’est mon animal préféré, avec la fourmi, mais ça je vais garder ça pour un autre jour. Est-ce que ça se fait encore, à 30 ans, un « animal préféré »? Tant pis, je le fais pareil.
 
Donc, pour en revenir à ma seiche, quand je l’ai aperçue je pensais d’abord que c’était un calmar (animal très cool, mais pas aussi magique, prise 2). Je l’ai approchée avant de réaliser, à mon plus grand bonheur, que c’était effectivement l’animal magique que je rêve de voir dans son environnement depuis tant d’années. Mieux encore, elle est venue vers moi comme j’allais vers elle, sans la moindre crainte, avec autant de curiosité pour moi que j’en avais pour elle. Dès que je suis arrivé au dessus d’elle, elle a commencé à faire un genre de spectacle de lumières, avec des barres vertes fluorescentes qui descendaient le long de tout son corps. Lorsqu’elle a arrêté, j’ai approché ma main tranquillement pour flatter son corps gélatineux. Elle m’a laissé la toucher quelques secondes, et ensuite a recommencé son spectacle. Si je ne l’avais pas vu de mes propres yeux, je ne l’aurais pas cru… J’avais l’impression d’être tombé face à face avec une intelligence extraterrestre qui essayait de communiquer avec moi, mais que j’étais trop bête pour comprendre son langage lumineux.
 
J’ai regardé au loin : j’étais en train de perdre mes amies, alors je me suis remis à nager vers elles. Pendant une bonne minute, la seiche a nagé sous moi, puis elle a disparu.
 
Fermer la parenthèse.
 
Mon prochain post sera sur le polyamour, c’est promis!

3. Marie-Madeleine

Olivier vous jase, dans son plus récent post, de son passé de « monogame en série ». J’aimerais pouvoir me vanter comme lui d’avoir toujours été fidèle, mais la vérité c’est que je possède, avec Marie-Madeleine et Elizabeth Taylor, ma carte de membre du Club des femmes adultères. Le mot adultère vient toujours dans ma tête accompagné d’une voix de curé ou de prof de catéchèse. Il suinte de honte et de péché. Lapidez-moi quelqu’un.

Je ne veux pas essayer d’excuser ce que j’ai fait. Ce genre de mensonge et de tromperie, qui plus est aux dépens de quelqu’un avec qui on partage son intimité et un lien de confiance privilégié, c’est dégueulasse, un point c’est tout. Mais – oui, oui, il y a un « mais » – il faudrait peut-être se demander pourquoi quelque chose d’aussi impardonnablement dégueulasse est à ce point répandu.

C’est bel et bien l’Américain de 600 livres qui est responsable de son obésité morbide parce qu’il mange au McDo trois fois par jour et qu’il fait descendre ça avec un 2 litres de Coke diète. Ça ne veut pas dire que le système ne mérite pas d’être remis en question quand on se rend compte qu’on a une « épidémie » sur les bras.

Je soupçonne depuis ma pas-si-tendre adolescence que je ne suis pas faite pour la monogamie. Par contre, c’est il y a quelques mois à peine, alors que je lisais sur les relations amoureuses alternatives, que j’ai finalement compris que ça ne fait pas de moi un être humain défectueux. Si j’avais été un philosophe en Grèce antique (ou le Grand Schtroumpf), j’aurais crié Eurêka.

Je n’ai pas à avoir peur du moment où je serai attirée par quelqu’un d’autre qu’Olivier parce qu’on a fait de la place dans notre relation pour ça. On croit que ça n’enlèvera rien à notre amour si on développe des sentiments pour d’autres. Et surtout, on n’aura pas à se les cacher. Le polyamour, pour nous, c’est une façon de construire notre relation le plus loin possible d’un système qui favorise le mensonge et la tromperie.

Ça ne veut pas dire que ce sera toujours facile; on est encore au tout début de notre exploration de la non-monogamie. Mais je pense qu’on part de la bonne place. On a pris cette décision parce qu’on est en train de créer ensemble une relation qui nous tient énormément à coeur, où l’on se sent entièrement capables d’être honnêtes avec nous-mêmes et avec l’autre. On sait très bien que le jour va venir où on va être intéressés par d’autres humains – c’est déjà arrivé, voire ça arrive souvent – et on refuse que quelque chose d’aussi naturel vienne nous diviser alors qu’on s’aime autant et, c’est mon impression très subjective, aussi bien.

Alors je rends ma carte de membre. On s’invente un meilleur système.

2. Whack-A-Mole

Whack-a-mole

Je suis le fruit d’une société patriarcale, que je le veuille ou non. J’ai été construit partiellement par la société qui m’a élevé, comme toute entité sociale humaine : mâle, femelle, homme, femme ou autre. C’est ainsi que j’ai appris que le rôle d’un homme se définissait par certains critères, qui s’opposent généralement à ceux de la femme. J’ai aussi appris qu’un couple se fait à deux, généralement – hétéronormativité impose – composé d’un prince charmant et de sa princesse, et qu’ils vivront heureux à tout jamais. J’ai appris que si le prince ou la princesse tombe en amour en dehors de leur utopie relationnelle, c’est nécessaiement parce qu’ils ne s’aiment plus, que le couple est défectueux, qu’ils ne devaient donc pas être, au fond, des âmes soeurs, et qu’ils seraient mieux de continuer leur petit bout de chemin ailleurs, parce qu’un couple ça se fait à deux, pas à trois ou quatre ou plus, et ça, ça ne doit jamais être remis en question.

À cause de cette conception du couple qui, le mot le dit, se fait à deux (three’s a crowd et tout le tralala), j’ai été « obligé », à de trop nombreuses reprises, d’abandonner de belles relations pour en commencer de nouvelles. Plutôt que de rentrer dans le jeu de la tromperie, potentiellement blessant pour tous ceux impliqués, dont les règles se résument aux mensonges et aux non-dits, j’ai choisi de m’en échapper en restant monogame et fidèle… en série. Je n’ai jamais trompé, triché, mais j’ai souvent détruit sans raison apparente des relations auxquelles je tenais et fait souffrir des partenaires que j’aimais, en les crissant là subitement, du jour au lendemain, parce qu’une nouvelle possibilité d’amour s’offrait à moi.

Mononormativité.

C’est quoi ce mot lette là, qui, comme hétéronormativité, ne respecte même pas sa propre étymologie et qui, hors contexte, devient donc indéchiffrable ? Une fois remis de mon dégoût initial (je suis un étymopuriste, faut croire), j’ai fait l’effort de le comprendre. « Mono » comme dans « monogamie », « normativité » comme dans, ben… « normativité ». Donc, que la monogamie serait la norme socialement inculquée, au point où cette norme devient synonyme de vérité absolue ou, pire encore, synonyme de réalité, comme dans, « y’a rien d’autre qui existe, pose-toi surtout pas de questions ».

J’ai réalisé à ce stade que je ne m’étais effectivement jamais posé la question : est-ce que c’est possible d’aimer et d’entretenir plus d’une relation amoureuse en toute honnêteté et respect pour tout le monde impliqué ? Toute ma vie, j’ai simplement assumé que c’était comme ça, no questions asked. Cette réalisation m’a frappée comme un marteau en caoutchouc sur la tête d’une taupe de Whack-A-Mole. (Je te prie de pardonner l’analogie douteuse.) Peut-être qu’il était temps de remettre en question tout ce que je prenais pour acquis au sujet d’une « bonne » relation. Peut-être qu’il était temps d’élargir mon lexique relationnel.

Polyamour. Un autre mot à ajouter à mon lexique. Je l’aime bien, ce mot. Étymologiquement, ça fonctionne, bien que ça mélange des racines grecs et latines. Et ça ouvre la porte à beaucoup de possibilités. Beaucoup d’aventures. Beaucoup de travail sur soi. Beaucoup de relations significatives. Beaucoup d’amour.

Voyons voir où ça nous mènera…

1. Le coming-out

 

Aéromance jaune

Hier soir, je me trouvais autour d’une table avec Olivier et trois nouvelles amies voyageuses rencontrées ici, dans les Caraïbes. On buvait du rhum, on jasait de plongée sous-marine et quand la belle Écossaise bronzée parlait, son accent magique me donnait chaud même dans l’excès d’air climatisé.

Je savais déjà qu’Olivier trouvait Caitlin de son goût. Il avait spotté son tattoo de Yellow Submarine sur la plage et juste ça, ça sentait l’âme soeur. Ajoutez l’intelligence (elle étudie la biologie marine) et le charme (elle sait rocker même un kit de snorkel) : difficile de rester indifférent-e.

Olivier avait ma bénédiction pour lui faire de l’oeil. Je nous voyais déjà nous faire des ba-bye à l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau alors qu’il embarquerait vers Edinburgh pour la visiter et moi vers Stockholm pour visiter Lukas (vous en entendrez parler dans un prochain post). Ce serait full polyamour, notre affaire. Sans compter que, dans mon univers parallèle, on a apparemment beaucoup de budget et/ou de AirMiles à dépenser.

Bref.

Ce qu’on découvre, Olivier et moi, c’est que c’est pas évident de cruiser quand l’autre est assis-e à côté. Le Couple est comme un mur invisible entre nous et n’importe quel autre être humain potentiellement compatible (EHPC). Résultat : si Olivier flirte ouvertement avec quelqu’un qui, comme Caitlin, sait qu’il est en Couple, il va passer pour un salaud.

On se retrouve alors dans la situation bizarre d’avoir à mentionner le polyamour assez/trop tôt dans nos conversations avec tout EHPC avec qui on a envie d’échanger des petits sourires épais par-dessus un verre de rhum. Vous vous imaginez que ça peut être délicat. Surtout que la plupart des gens, quand ils entendent « on est polyamoureux », semblent comprendre « on aimerait ça t’inviter dans une de nos orgies fuckées ».

Tout un exercice de subtilité, donc, de glisser ce genre d’information dans une conversation sans créer un mégamalaise.

Hier soir, il y avait une difficulté supplémentaire : les deux autres voyageuses qui, tout en étant tout à fait cool et sympathiques, compliquaient légèrement les choses. On venait quand même de les inviter toutes les trois dans notre chambre d’hôtel pour boire un verre : haut potentiel de malentendu orgiaque.

C’était aussi la première fois qu’on était deux à essayer d’introduire le sujet, Olivier et moi. Je me sentais comme son wingman, prête à sauter sur toute occasion de préparer le terrain avec une petite phrase ou un commentaire qui lui permettrait d’attraper la balle au bond – j’arrête la métaphore sportive à l’instant, promis – et de faire notre coming-out polyamoureux comme si de rien était.

Mon cerveau à l’affût a fait ding ding ding quand la nouvelle amie italienne a fait un commentaire sur les rôles sociaux des hommes et des femmes en Italie : elle avait décidé de ne jamais se marier pour échapper à l’institution du mariage et à ses traditions. S’en est suivi un tour de table improvisé des aspirations maritales de chacun-e. À mon tour, j’ai dit quelque chose comme « Ben moi j’suis bien contente qu’on réinvente ça, les relations amoureuses ».

La table était mise, le champ était libre… J’ai regardé Olivier en lui disant « You’re welcome, dude » avec mes yeux.

Et là Olivier a dit : « Ouin. »

Le moment parfait est reparti comme il était venu. Déjà, les filles nous parlaient de leur dernière plongée pis des poissons gros-comme-ça. Caitlin a dit que quelque chose était « scary » en roulant son « r » à l’Écossaise. Mon fantasme d’aéromance s’est évaporé dans l’excès d’air climatisé.